L'ATELIER D'YVES MARCHAUX


Saran dans le Loiret, rue des Jonquilles. Telle est la champêtre adresse de l’atelier d’Yves Marchaux qui est sis aux confins de la plaine beauceronne et à l’orée du Val-de-Loire. Cette précision topographique ne sera pas inutile à ceux qui veulent mieux connaître cet artiste-graveur car les lieux façonnent les hommes autant que ceux-ci les modèlent. Arrivé à Saran, on aborde le monde d’Yves, derrière une haie vive, par le jardin du nord.

La maison-atelier

Après l’accueil chaleureux et simple de l’hôte, dès le seuil franchi, la maison-atelier, car il faut bien appeler comme cela cet espace où ces deux usages sont étroitement imbriqués, offre aux regards ses trésors. Les objets qui la meublent disent, dans chaque pièce, les passions du maître de céans pour le dessin, la peinture, la gravure, les beaux livres et la musique. Tous ces objets qui se répondent l’un à l’autre, du plus humble au plus précieux, ont une histoire secrète et même les plus récents portent la patine de l’amour qu’on leur portait et qu’on leur porte encore.

Pas un ne manque aux rendez-vous que leur fixent ses passions. Exposée au mur du salon, comme en retrait et discrète parmi les autres images, une petite toile, une figure, une repasseuse apparemment anodine de Jeanne Champillou, pour laquelle Yves Marchaux a écrit et édité le catalogue raisonné de son œuvre gravé, accroche le regard. Sur une table basse, deux pipes à opium, ayant appartenu à Demitrius Galanis à qui Edgar Degas, devenu presque aveugle, transmis sa presse à bras, disent d’évidence les filiations artistiques d’Yves. Dans les rayons d’une étagère, le cuir des reliures, protégeant Rabelais, Molière, Conrad ou Colette, montre les pliures d’ouvrages ouverts qu’on a lus au rythme apaisant des horloges.

Toutes ces choses, fidèles compagnes inanimées, murmurent le temps qui passe mais qui s’enrichit de souvenirs, générations après générations. Yves n’est pas l’homme des ruptures et des tables rases, il est l’homme des lentes maturations où il faut laisser le soin aux saisons de s’accomplir et aux éléments de la nature de croître, de gronder et de s’apaiser. Il est d’un monde paysan, de ce Val-de-Loire profondément où, de Villon à Gaston Couté, se tirent les plus beaux fruits des arbres des bas-champs. Il est des chefs-lieux, des villages et des prés, là où les solidarités sont fortes et les huis hospitaliers. Yves, s’il l’avait pu, aurait tendu une main fraternelle à ce pauvre Gaston, poète maudit des humbles et des miséreux, allongé sur le marbre réglementaire de la Salpetrière, pour l’aider à s’enfuir loin de la ville capitale, tentaculaire et glacée.

Yves est de cette France rurale, saignée à blanc par la Grande-guerre, poussée à l’agonie par la Seconde et achevée par l’ère pompidolienne. Cependant, il l’est sans nostalgie aucune avec naturel, comme la Loire qui roule toujours ses bancs de sable et pousse ses saulaies.

Les ateliers

Si le style c’est l’homme, l’atelier c’est l’artiste car il y a chez Yves l’atelier paysan, l’atelier artisan et l’atelier du rêve et tous s’entremêlent. D’abord, il y a l’atelier d’en bas avec la grande presse, les tiroirs et les outils pesants, l’antre du sombre et des encres, celui des forgerons, des vignerons ou des typographes. Ensuite, il y a, en haut de l’escalier, l’atelier-antichambre, celui d’autres livres, ceux des autres et les siens, des dessins, des toiles, de la musique et, en son centre, des cartons où se reposent les estampes. Enfin, au delà, l’atelier du ciel, tout en lumière, avec la petite presse, les natures-mortes accrochées aux murs ou posées sur les tables prêtes à être croquées, le périscope en bois pour inverser les images, les casses typographiques, les formes pour les plombs et les titres ficelés des ouvrages qu’Yves a imprimés. Au nord, sous le ciel du châssis de toiture dort, ce jour-là, l’ouvroir du buriniste avec les pierres à affûter, les brunissoirs, les lunettes-loupes, le dessin préparatoire, le miroir et le cuivre aux reflets roux qui attend sagement la morsure des burins posés en éventail. Au fond, au sud, à côté de la presse, se dresse, maculé, le chevalet de Léon qui partage avec Yves l’atelier du ciel.

Yves sait aussi joindre aux plaisirs des yeux, des oreilles et de l’entendement les plaisirs de la bouche, surtout quand, lors d’une estivale journée de printemps, dans le sauvage jardin où Léon, la tourterelle, ou plutôt le tourtereau car c’est un mâle, a pris ses quartiers dans la volière d’été, ils sont pris sous les espèces d’une daube de lapin mitonnée pendant de longues heures.

Les cartons où l'on puise

Dans l’atelier-antichambre, Yves laisse volontiers au visiteur le soin de compulser ses cartons d’estampes. Il faut y prendre son temps car c’est toujours une émouvante joie de découvrir ainsi la totalité d’une œuvre en train de s’accomplir. Yves, buriniste et xylographe chevronné, possède un dessin vigoureux, bûcheron, noueux comme le vieux cep de vigne qui couvre sa tonnelle et qui protège la table d’hôtes, l’été, des ardeurs du soleil.

Ainsi, il n’oublie jamais dans aucune de ses plaques le rythme des horloges : l’aube, le crépuscule, le jour ou la nuit, et le déchaînement des éléments : le vent, la pluie, la neige ou les nuées qui sont souventes fois le miroir de l’âme.

Il grave de grandes plaques en composition magistrale, ce sont des sotties, des paraboles ou des allégories, hors du temps car elles ont pour sujet toutes les folies humaines, toutes avec ce trait si caractéristique que donne la taille directe. Il excelle dans les portraits de petit format, croqués au fil de ses ballades dans les cafés, les foires, les bals et les préaux des campagnes électorales.

Parmi toutes ces estampes, un grand burin interpelle, abstrait à première vue par toutes ses tailles qui se chevauchent. Puis, l’œil se calme; sans savoir s’il est pleine lune ou soleil assombri, d’autres détails surgissent, serait-ce rivière ou chemin creux? Mystère, l’estampe rangée, l’ambiguïté ne sera pas levée, qu’importe car elle a entrebâillé la porte à la rêverie. Enfin, un bois car tout Yves est dans celui-ci et il l’aime tant qu’il le cite dans un de ses autres burins. Le sujet en est dangereux de simplicité : l’homme et son chien. Servie par une taille sûre, nette et vigoureuse et une composition faite d’une diagonale tiercée par une verticale noire, grise et blanche, l’estampe se creuse dans notre mémoire, à notre insu, avec ce vieux paysan las et accoudé, silencieux depuis des lustres, la casquette sur le front, qui ne semble plus voir ce chien briard, attentif à l’arrêt, compagnon muet de la solitude de notre homme entre sa miche de pain et l’étagère de ses livres.

Les cartons refermés, vient alors le moment de quitter à regret cet atelier si multiple. Il faut alors le faire aux couchers du soleil, qui sont si semblables en Beauce à ceux du littoral, ou bien à la nuit noire d’encre afin de pouvoir y faire surgir les visages qui ne sauront plus, ayant rencontrés le burin d’Yves Marchaux, rester anonymes.

Article paru dans : "Graver Maintenant - Groupe Corot - Les Nouvelles"
N° 33 - automne 1998

«L'homme et son chien»
estampe d'Yves Marchaux

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le 29/05/2011